Nouvelle parution! Du Néolithique à l’âge du Bronze sur le littoral de la Manche et de la mer du Nord. Le site d’Escalles « mont d’Hubert » (Pas-de-Calais)

25 janvier 2024 par Louise GOMART
Sous la direction de Ivan Praud

L’enceinte du Néolithique moyen 2 d’Escalles « Mont d’Hubert » (Pas-de-Calais) a été découverte en 2007 lors d’un diagnostic mené sur l’emplacement d’un futur parking de 2,4 ha. La fouille a eu lieu lors de deux campagnes en 2010 puis en 2011. Le site, implanté à moins d’un kilomètre en retrait du Cap Blanc-Nez, occupe une position de hauteur qui lui assure une vue panoramique sur la Mer du Nord, le détroit du Pas-de-Calais, les côtes anglaises et le sud de la plaine maritime. Ce gisement est au cœur d’un milieu écologique et géologique particulièrement varié, situé au contact entre le littoral de la Manche/Mer du Nord, les reliefs crayeux de l’Artois, les horizons primaires et secondaires de la boutonnière du boulonnais et la plaine maritime. Dans un rayon de 10 km autour du site, cet espace naturel offre de multiples ressources naturelles. Cette position géographique pourrait constituer, en outre, un jalon important dans la diffusion du modèle néolithique en direction de la Grande-Bretagne.

En plus de l’enceinte à fossés interrompus, principale occupation mise en évidence sur cette emprise, il faut mentionner la présence de quelques pièces en silex datées du Mésolithique piégées dans le comblement du fossé, l’existence d’une dizaine de fosses dont deux comportent des restes d’animaux sauvage et domestique mis en scène (Néolithique moyen 1), un puits (Bronze final) et des fosses de rejets détritiques (Néolithique moyen 1 et 2 et âge du Bronze). Les principales données de fouille concernent l’enceinte néolithique. En effet, sur les 95 mètres de fossé fouillés intégralement et manuellement, nous avons traité : 1,7 tonnes de silex, près d’une tonne de grès, 190 kg de faune et 176 kg de céramique. À cela, il convient d’ajouter 2 285 restes humains et plus de 130 kg de restes coquilliers d’invertébrés marins. Cet énorme corpus va alimenter les nombreuses problématiques développées autour de la fonction de ces enclos reconnus en Europe du nord-ouest à la transition des Ve et IVe millénaires avant notre ère et notamment celles liées à leur durée d’utilisation. Dans un contexte où le temps est un facteur primordial mais difficile à maitriser, une approche stratigraphique fine des comblements des quatre segments du fossé a été réalisée servant de base à l’étude des mobiliers et à la campagne de datations 14C. Localisé dans un secteur géographique à l’écart des aires d’influence du Michelsberg, du groupe de Spiere et du Chasséen septentrional, l’apport des études sur la culture matérielle devrait permettre de préciser à quel groupe appartient l’enceinte d’Escalles.

Le fossé d’enceinte

La morphologie du Mont d’Hubert s’apparente à un dôme crayeux. Au sommet duquel, à l’endroit où il s’élargit, il est barré par le creusement d’un fossé large et profond dont la courbure générale est peu accentuée mais suffisante pour distinguer les espaces interne et externe. Le fossé est discontinu et se divise en quatre parties distinctes. Chaque segment est scindé en deux avec, à ses extrémités, des alvéoles creusées sur 6 à 7 m et séparées des tronçons les plus longs qui se développent en continu sur une trentaine de mètres environ. La largeur des petites alvéoles est comprise entre 2,5 et 4,2 m et en profondeur entre 0,45 et 1 m. Les plus longs segments présentent une moins grande variabilité au niveau de leur largeur (3,3 à 3,54 m) et de leur profondeur (0,8 à 1 m). Le fossé simple est ainsi interrompu à trois reprises, libérant des axes de circulation entre l’aire interne et externe. Deux entrées sur trois ont été endommagées par des bombardements de la Seconde Guerre Mondiale et seule l’entrée la plus au nord est restée intacte dégageant un passage de 3,70 m de large. L’emprise des travaux n’a pas permis d’appréhender la surface totale de l’enceinte que seule la prospection géophysique menée sur le terrain après la fouille a permis d’évaluer à 4,5 ha.

Le fossé d’enceinte a été creusé dans une craie secondaire fissurée cédant parfois la place à des poches d’argile de décalcification. Les sondages de fouille ont été disposés transversalement ou longitudinalement à l’axe du fossé. Les bermes ont ensuite été démontées en suivant la numérotation des couches effectuée de part et d’autre puis en établissant les correspondances entre elles. La dynamique des comblements répond à des principes complexes qui associent des processus naturels et anthropiques. Les différents stades peuvent faire alterner rapidité de rejets d’origine anthropique (dépotoirs) mêlés à des déblais provenant du creusement et lenteur liée à des processus d’érosion naturelle. L’entretien du fossé peut aussi remettre en cause ces alternances. La succession stratigraphique à Escalles est d’une grande stabilité sur l’ensemble du tracé et une possible synchronisation entre les segments de fossé peut être envisagée à l’aide de la cartographie des rejets. Trois niveaux repères communs aux différents segments de fossé ont ainsi été retenus : le premier intéresse le creusement, le second se caractérise par des rejets détritiques massifs, et enfin le dernier livre en abondance des restes de coquilles marines. Ce découpage schématique rythme le temps de l’occupation en trois moments principaux même si dans le détail sept phases plus précises ont été définies.

Le milieu naturel et son exploitation au Néolithique moyen

Les hypothèses sur la remontée eustatique et le recul des falaises crayeuses du Cap Blanc-Nez reposent sur des données documentant les débuts de l’Holocène, le Subboréal et le Subatlantique avec de nombreux hiatus entre ces évènements. Elles fournissent un ordre de grandeur sur les fluctuations du niveau marin qui était de 5m inférieur par rapport à l’actuel lorsque les communautés néolithiques s’installent sur le Mont d’Hubert. Le rivage est alors localisé plus au nord et à l’ouest du Cap Blanc-Nez et, en retrait de la zone littorale, des formations tourbeuses se mettent en place dès les débuts du Subboréal. En l’absence de pollens conservés, le contexte environnemental n’a été perçu qu’au travers les analyses carpologiques et anthracologiques. Les espèces végétales représentées au sein des assemblages botaniques anciens caractérisent un paysage de fourrés arbustifs et de pelouses calcicoles. Ces études définissent plus précisément un milieu de lisière ou de taillis pour l’acquisition du bois de feu et de la cueillette de fruits sauvages.

Le Mont d’Hubert est une des seules enceintes néolithiques à livrer des coquilles marines dans le nord de la France. La moule est de loin l’espèce la plus abondante. Elle est suivie plus secondairement par la patelle, la scrobiculaire et la coque. Parmi ces espèces, les trois premières ont été consommées, tandis que les fragments de coques semblent avoir été transportés déjà morts. Les espèces alimentaires témoignent d’une exploitation dès le moyen estran d’une zone rocheuse et d’une autre envasée. Deux valves d’huîtres ramassées sur l’estran ont servi à la fabrication d’outils.

Les productions lithiques ont été réalisées à partir de matériaux locaux dont le Mont d’Hubert regorge. Le creusement du fossé dans un substrat crétacé a fourni la matière première pour près de 90 % du silex taillé et les affleurements tertiaires du Diestien accessibles à moins d’un kilomètre ont alimenté 80 % de l’industrie en grès.

L’élevage et la chasse

Un total de 12 845 restes a été recueilli dans le fossé d’enceinte. La bonne conservation des ossements a permis d’en déterminer près des trois quarts et de reconstituer les schémas d’exploitation des carcasses animales (boucherie et cuisson). La faune est composée en quasi- totalité d’animaux domestiques (99,2 % du NR), ce qui est une situation inhabituelle par comparaison avec les enceintes du Néolithique moyen, où l’on répertorie au moins 4 % de gibier. Les bovins constituent la première ressource carnée (48 individus), suivis des caprinés (81 individus) puis des porcs (45 individus). Chaque segment livre l’une des trois espèces domestiques en majorité ; ainsi le 218 détient le plus grand nombre de restes de caprinés, au sein du 219 se sont les bovins qui dominent et les porcs sont plus nombreux dans le segment 445.

Le nombre d’individus élevé suggère la sélection d’animaux du même âge au sein de troupeaux différents, indiquant un abattage massif dans un temps court. La recherche d’une viande tendre est illustrée par une sélection des bovins de 1 à 6 mois puis de 24 à 30 mois, des Caprinés entre 1 et 12 mois et des porcs entre 7 et 18 mois. L’enchaînement saisonnier des abattages, selon les espèces, semble suivre des trajectoires légèrement différentes et complémentaires préférant à l’automne les veaux et les sujets adultes bovins ; au printemps les agneaux et les jeunes caprins ; et enfin une recherche exclusive de viande pour les porcs sur les deux saisons. Le profil des courbes d’abattage, bien que toujours difficilement interprétable, révèle des stratégies d’élevage mixtes. À la recherche de viande tendre, les bovins peuvent aussi avoir été gardés en raison de leur force de travail, à moins que cette pratique n’ait aussi permis de fournir encore plus de viande. Les produits laitiers transformés, pour les bovins comme pour les Caprinés, sont également envisageables, que ce soit pour la consommation comme la possibilité d’autres utilisations (caséine, médication…). Les données sur les ratios d’âge d’abattage laissent supposer un maintien en vie des vaches lactantes et donc une transformation du lait en fromage, beurre ou yaourt. Confirmée ici par la paléogénomie puisqu’aucun humain ne présente l’allèle permettant de digérer à l’âge adulte le sucre du lait frais.

L’ensemble de la chaîne opératoire du traitement des carcasses est réalisé sur place. On observe aussi bien les stigmates du dépouillement, de la désarticulation que ceux de la décarnisation, le tout suivi de la fracturation des ossements. Les indices de cuisson par rôtissage sont peu nombreux par rapport à la quantité de restes. Aussi, nous pouvons envisager d’autres modes de préparation de la viande qui ne laissent pas de traces tels que l’ébullition.

Anthropologie

L’échantillon d’ossements humains du Mont d’Hubert est constitué de 2 285 pièces, parmi ces restes, plus des deux tiers ont été déterminées anatomiquement dont 754 adultes et 453 immatures. Les fragments du bloc cranio-facial sont les plus nombreux, les côtes constituent le deuxième ensemble le mieux représenté suivi par les restes de fémurs, de tibias et d’humérus. Certains éléments anatomiques tels que le sacrum ou le sternum sont absents ou faiblement représentés ainsi que les vertèbres ou les os des mains et des pieds. Le corpus est essentiellement composé de fragments dont les dimensions sont inférieures au tiers des os. Le décompte des individus à partir des mandibules ou des os longs s’établit entre neuf et douze adultes et huit immatures. Plusieurs liaisons ostéologiques ont pu être réalisées. La majorité se fait dans un même espace, les pièces connexes se trouvant généralement à quelques mètres voire à quelques centimètres les unes des autres. Plusieurs liens ont pu être effectués sur une distance de 40 m entre les segments de fossé 219 et 445 (liaisons par collages de fragments connexes et par contiguïté articulaire).

Des traces d’interventions anthropiques à l’aide d’outils tranchants s’observent sur toutes les parties anatomiques ou presque à Escalles. L’élément le plus affecté par les traces de coupes est le bloc cranio-facial puis viennent les côtes et les os longs. Les modifications linéaires observées sur les ossements humains du Mont d’Hubert témoignent d’une activité de décarnisation et de désarticulation. En outre, plusieurs ossements présentent toutes les caractéristiques morphologiques d’une fracturation réalisée majoritairement sur os frais (crâne, os long…). Enfin, au moins trois individus ont été exposés directement au feu et portent des traces de carbonisation caractéristiques (plages de coloration brunes et surtout noires). Cependant, l’existence de colorations moins distinctives et d’altérations osseuses et dentaires spécifiques pourraient témoigner d’un traitement au feu plus fréquent.

Si l’affirmation du cannibalisme est impossible à démontrer à partir des restes archéologiques, l’hypothèse peut être formulée à Escalles. Elle repose sur un faisceau d’indices : une sélection de certaines parties anatomiques, la fracturation des os pourvoyeurs de moelle, les traces de coupe, les marques de brûlure et le traitement similaire des squelettes animaux et humains.

Etude paléogénomique

Les études sur l’ADN ancien ont été menées sur quatorze os pétreux (rocher/temporal), chiffre légèrement inférieur à celui proposé par l’étude anthropologique qui est imputable au contexte et au faible taux d’ADN ancien conservé dans les os longs. À l’issue de cette analyse, un des premiers résultats a été de définir le sexe des individus impossible à faire au préalable. Ce groupe est composé de deux hommes, de cinq femmes, de trois filles et de trois garçons. Globalement on peut considérer que cet échantillon, de sept adultes et six immatures, correspond à la diversité de maturité révélée par l’anthropologie. La population féminine (8) est plus importante que la population masculine (5). La recherche de certains phénotypes indique qu’ils ont les cheveux bruns et les yeux foncés à part une femme aux yeux et cheveux clairs. Huit individus partagent la même lignée maternelle (K1a) sans être directement parent. Tous les ADN mitochondriaux sont d’ascendance néolithique, sauf un, une femme présente une lignée mitochondriale d’origine mésolithique de même type que les chasseurs-cueilleurs d’Europe occidentale (U5b1c). La lignée paternelle a été recherchée pour trois individus et c’est l’haplogroupe « I » qui a été trouvé systématiquement. L’un d’entre eux a été poussé à haute résolution et son haplotype présente une double ascendance génomique entre populations néolithique et mésolithique.

Ces quelques arguments conforteraient l’idée de contacts humains entre le continent et les îles britanniques restés à un stade intermédiaire entre le Mésolithique et le Néolithique, mais plusieurs éléments dans ce scénario sont manquants et notamment ceux concernant la population locale. En effet, aucune inhumation régionale de la même période ne peut être comparée à ces premiers résultats partiels. Enfin, sur la base des analyses isotopiques liées à l’étude de l’alimentation, il est possible que ce petit groupe humain ait soit consommé des coquillages sur à peu près un tiers de l’année, ce qui pourrait correspondre à une exploitation saisonnière, ou bien consommé des coquillages quotidiennement sur le dernier tiers de leur vie (mobilité ?). Sont-ils pour autant à l’origine de l’introduction de ressources marines dans la diète des communautés d’Escalles ?

Le mobilier céramique

Le corpus céramique se compose de 27 230 tessons pour un poids total de 177 kg. Le site est occupé du Néolithique Moyen 1 au Bronze final permettant ainsi de caractériser différentes productions. L’assemblage attribué au Néolithique moyen 2 avec 25 447 tessons pour 165 kg, provenant principalement du fossé, domine indiscutablement cette série. Les périodes antérieures et postérieures sont moins bien documentées. La céramique datée du Néolithique moyen 1, par exemple, est certes faible en quantité (1 783 tessons, pour 10,5 kg), mais elle permet de confirmer la fréquentation du secteur au Cerny.

La céramique issue de l’enceinte comprend quatre cent soixante-quinze individus, recensés sur la base des éléments typologiques discriminants, à savoir les bords, les fonds, les éléments de préhension et les décors. Les caractéristiques typologiques et technologiques principales de la céramique sont : une majorité de profils complexes et de formes basses présentant rarement des carènes, une exclusivité de fonds ronds ou légèrement en pointe, des cols courts et obliques. Une seule anse est répertoriée et les décors, peu nombreux, sont modelés, incisés ou imprimés. La morphologie des poteries est variée comprenant des vases à col, des jarres, des bols, des gobelets, des coupes avec ou sans col et des bouteilles. Le dégraissant principal est le silex chauffé et pilé, loin devant le couple silex – végétal (de la mousse le plus souvent). Deux chaînes opératoires principales se côtoient. La première consiste à modeler la base à partir d’une motte d’argile puis à continuer le montage du vase au colombin. Une variante a été observée qui introduit, après ce préformage au colombin ou à la motte, une mise en forme par battage du fond et de la panse. Le second mode opératoire relevé comprend le modelage intégral d’une motte d’argile.

Les comparaisons typologiques avec les corpus des ensembles régionaux montrent des absences notamment dans le registre d’objets à forte connotation culturelle comme les plats à pain, les moyens de préhension, les puisoirs ou les statuettes humaines. Malgré ces différences, les plus proches affinités technologiques se font avec les séries du groupe de Spiere.

L’industrie en silex

Trois fosses attribuées au Cerny ont livré un mobilier lithique en silex composé de 243 artefacts. Plus d’un cinquième des artefacts sont des débris majoritairement brûlés. Le silex le plus utilisé est d’origine locale issu de la craie qui constitue le substrat sur lequel se sont installés les néolithiques. Cette industrie comporte les témoins directs d’une triple composante, une production d’éclats laminaires pouvant être liée à la production de lames plutôt massives ainsi que quelques témoins de production probable de pièces bifaciales, sans qu’aucun fragment de hache ne soit présent. Cet assemblage trouve des éléments de comparaison avec le mobilier des quelques sites Cerny connus dans la région.

La série lithique étudiée provenant de l’enceinte pèse plus d’une tonne et l’estimation pour la totalité du fossé fouillé (95 m) approche les 1,7 tonnes de silex. Seuls, les segments 218 et 219 ont été analysés intégralement. Trois matières premières locales ont été exploitées. Il s’agit, en premier lieu, d’un silex d’origine crétacé accessible directement sur le site qui se présente sous la forme de rognons aux formes souvent irrégulières. Un silex issu des formations argileuses et les galets côtiers complètent sommairement cet approvisionnement. L’industrie en silex est tournée principalement vers la production d’éclats (81 % des supports retouchés) et plus spécifiquement de grattoirs sur éclat plutôt allongé et épais (42 % des outils). Sans tenir compte des pièces retouchées sur différents supports d’éclat, les outils qui viennent ensuite par ordre d’importance sont les denticulés puis les pièces à dos. Ce trio est commun aux séries lithiques étudiées issues d’enceintes du Chasséen septentrional et du groupe de Spiere. La coexistence de deux autres chaines opératoires destinées à la réalisation de pièces bifaciales et de lames en silex doit être soulignées car elles sont rarement mises en évidence dans ces mêmes contextes. Le corpus des armatures de flèche est composé majoritairement de tranchantes suivi par les perçantes et une triangulaire. Trois haches polies de petites dimensions en roche métamorphique et une grande lame en silex secondaire ont été importées sur le site sans que l’on soit capable d’en définir la provenance géologique.

Les caractéristiques générales de l’industrie en silex du site du Mont d’Hubert s’intègrent donc globalement dans celles des différentes cultures du Néolithique moyen du nord de la France. Les différences entre Chasséen septentrional et le groupe de Spiere sont essentiellement de deux ordres. La composante laminaire est plus marquée dans le second, le rapprochant du Michelsberg. La typologie des armatures tranchantes s’opposant aux armatures foliacées, sont caractéristiques du Chasséen. Si l’on considère ces aspects comme porteur de sens et d’identité culturelle, alors le site d’Escalles présenterait plus d’affinités avec le Chasséen septentrional.

L’industrie macrolithique

Le grès constitue la seconde matière première la plus abondamment exploitée au Néolithique moyen 2. La série est estimée à une tonne environ, dont 856 kg issus du fossé. La diversité des faciès en grès dans l’environnement local est importante, mais les occupants se sont focalisés sur les affleurements les plus proches, ceux du Diestien, qui sont accessibles au lieu-dit les Noires Mottes à moins d’un km à l’extrémité orientale du Mont d’Hubert et ceux collectés sur l’estran à environ 5 km du site. Cette proximité des ressources se traduit dans la composition de l’outillage par de nombreux objets dévolus au débitage, au martelage et par des débris liés au façonnage. Les autres activités représentées sont le broyage, le raclage/fendage et la mouture. Il est intéressant d’observer que dès les premiers moments de l’occupation des restes liés au débitage de blocs et à la mouture sont rejetés dans le fossé. Tout porte à croire qu’il s’agit bien d’un site de production sur lequel toute la chaîne opératoire est représentée de l’acquisition à la transformation en outils de ces grès rouges. Le taux de transformation est relativement faible dans la série (27 %) comparé aux assemblages macrolithiques d’autres enceintes régionales, suggérant qu’une partie de la production ait été échangée ou transportée sur les lieux de l’habitat. Néanmoins, aucune pièce en grès produite à Escalles, dont la matière première ferrugineuse est aisément reconnaissable, n’a été pour l’heure identifiée au sein d’autres collections du groupe de Spiere voire même du Chasséen le plus proche.

Chronologies

Au total, vingt-six échantillons ont été soumis à la méthode de mesure du radiocarbone par AMS (spectrométrie de masse à accélérateur), ils sont répartis entre les tronçons du fossé d’enceinte (18) et les structures situées dans l’aire interne (8). Les résultats sont satisfaisants puisque près de la moitié des dates à 2 sigma (95,4 %) se situent dans l’intervalle attendu (4250-3710 cal BCE) par rapport au contexte culturel.

La modélisation bayésienne des résultats obtenus sur les dates du fossé d’enceinte assure un début de l’occupation autour de 4070 BCE. Le terminus est plus délicat à cerner puisqu’il s’étale sur une période plus longue de 3950 à 3815 BCE. La durée d’utilisation sur près de 250 ans s’accorde mal avec les données archéologiques (peu de variation stylistique de la céramique, une production lithique homogène et de nombreux remontages sur les mobiliers). Si le début de la séquence d’occupation est acquis, il reste toutefois à proposer un terminus que seule la structure 219 nous permet d’approcher en offrant une fin autour de 3950 BCE. Le pas de temps raisonnable se calerait entre 4050 et 3950 cal BCE avec un intervalle de crédibilité plus faible d’un point de vue statistique (68%) pour l’ensemble des segments. En conclusion, les débuts de la construction/utilisation de l’enceinte d’Escalles s’inscrivent à la fin du Ve millénaire avant notre ère pour s’achever un siècle plus tard. Ces intervalles de temps semblent réalistes même si on peut imaginer que ce scénario puisse se dérouler sur une durée plus courte encore.

Trois dates ont été obtenues à partir des fosses attribuées au Néolithique moyen 1. Elles montrent à 2 sigma une concordance des temps sur une longue durée allant de 4700 à 4300 BCE. Cependant, le recoupement des probabilités permettrait de caler cette occupation entre 4525 et 4380 cal BCE. L’indigence du mobilier archéologique ne permet pas d’aller plus loin, toutefois le récipient découvert dans une fosse proche a été attribué sur la base de la nature des dégraissants ajoutés (os et mousse) et de la forme d’une anse à des productions de la fin du Cerny. Nous proposons donc de retenir cette hypothèse de datation et d’envisager ce petit ensemble de trois fosses comme appartenant à la fin de cette période.

Quelques données de l’analyse spatiale

Les rejets détritiques les plus importants se concentrent aux extrémités des tronçons du fossé d’enceinte. Ces interruptions signalent les points de passage permettant d’accéder à l’intérieur de l’enclos. Le sens des rejets, interne, médian ou externe, évoque des circuits différents dans le déplacement des occupants. Ainsi, aux deux ouvertures principales, on jette en entrant et en sortant d’un côté pour se débarrasser uniquement de ses poubelles en sortant de l’autre. La faune et la céramique se concentrent autour de ces axes de circulation principaux. Mais d’autres situations sont observables comme les amas d’os humains et de coquilles marines localisés en plein fossé à l’écart de ces lieux de franchissement.

Chaque segment répond à des activités dominantes : la taille du silex, la consommation des invertébrés marins et des restes humains se concentrent plutôt dans le tronçon 219, le travail du grès est surreprésenté dans le 445. Ces deux segments se partagent aussi, à part égale, les restes de faune, de terre cuite et de l’industrie en os. Quant au segment 218, il se distingue par de nombreux récipients en terre cuite et par des rejets d’amas de débitage en silex.

Les accumulations de mobilier s’amoncellent donc en différents endroits. Ces concentrations livrent une image assez éloignée de dépôts intentionnels. La densité, le mélange et la fracturation des mobiliers dans de nombreux secteurs de l’enceinte ne permettent pas de distinguer des dépôts au sein de ces dépotoirs.

Synthèse

Les fonctions assignées par les populations néolithiques à cette enceinte du Mont d’Hubert sont multiples. Aux activités permanentes, liées notamment à l’acquisition des matières premières telles que le silex ou le grès, sont associées dans les dépotoirs à d’autres activités plus ritualisées (restes humains/animaux) et saisonnières (période d’abattage des animaux domestiques). L’alternance dans les pratiques habituelles et /ou cultuelles obéit à un calendrier au sein duquel les communautés se rassemblent au moins deux fois par an sur le Mont d’Hubert.

Le choix d’implanter cette enceinte sur un promontoire face à la mer, répond à la notion d’espace remarquable ou lieu « sacré » idéal pour y consacrer des sacrifices, des offrandes ou partager des repas. En effet, comment ne pas évoquer devant le nombre d’animaux abattus et ces accumulations de viande, la marque de festins réaffirmant les liens qui unissent ces populations. Le rôle des animaux tient une place de premier plan dans les relations sociales, culturelles ou religieuses entretenues sur le Mont d’Hubert.

La recherche de matière première lithique et les quantités énormes extraites, débitées et transformées sur le site dépassent et de loin les besoins domestiques de simples unités villageoises. Toutes les caractéristiques d’un site de production d’outils en grès et en silex sont réunies sur cette occupation. Cependant, les réseaux de circulation de ces matières premières sont difficiles à cerner car les sites d’habitat contemporains sont très peu nombreux dans le secteur. D’autre part, les matériaux siliceux secondaires, identiques quelle que soit leur origine, restent impossible à discriminer. Si une partie de la production répond à un usage immédiat sur le site, il est probable qu’une autre partie le soit pour une utilisation différée en d’autres lieux, voire destinée à des échanges plus larges.

L’introduction massive d’invertébrés marins dans l’alimentation intervient à un moment très précis dans l’occupation du site où la consommation de viande faiblie. L’incursion des coquillages est surprenante dans cette économie néolithique et il serait tentant d’y voir l’influence de populations exogènes. Plusieurs facteurs invitent à se pencher sur des échanges possibles entre les communautés implantées des deux côtés du détroit du Pas-de-Calais. La période chronologique, 4050-3950 cal BCE, correspond à un moment où les premiers sites néolithiques s’implantent timidement dans le sud de l’Angleterre. La position de hauteur de l’enceinte en fait un lieu bien visible depuis les côtes anglaises. La diète des sites côtiers mésolithiques anglais est basée en grande partie sur des ressources halieutiques. Si le changement dans le régime alimentaire marin/terrestre constitue un des signes de la transition Mésolithique/Néolithique, ces changements ont très bien pu se faire lentement. Ces éléments pourraient expliquer pourquoi dans un contexte néolithique l’enceinte d’Escalles soit la seule du littoral Atlantique à produire autant de déchets de consommation d’animaux domestiques et de coquillages marins. L’existence de liens avec des communautés dont le régime alimentaire serait resté à un stade transitoire entre traditions mésolithiques et innovations néolithiques est tout à fait crédible. La question se pose alors de savoir si les restes humains trouvés à Escalles pourraient appartenir à ces populations. La manipulation des corps est antérieure à l’introduction massive de coquillages dans la diète. Les individus sacrifiés ont une double ascendance génomique issue de populations néolithique et mésolithique montrant, comme c’est le cas pour de nombreux individus du Néolithique moyen français, une mixité génétique déjà réalisée. Si leur régime alimentaire indique une consommation des coquillages sur un tiers de l’année ou quotidiennement au cours du dernier tiers de leur vie, ce groupe humain présente aussi une importante contribution des ressources terrestres animales dans la part protéique de leur alimentation. Ces individus sont-ils déjà intégrés au mode de vie néolithique ? L’ensemble des arguments ne permet pas de trancher.

L’analogie du traitement des squelettes animaux et humains traduit des événements à objectif analogue. Ils se caractérisent par de nombreuses marques localisées aux mêmes endroits afin de prélever la viande, de désarticuler les membres, de fracturer les os frais par percussion pour récupérer la moelle et de passer au feu les parties les plus molles. La différence la plus sérieuse entre ces stratégies bouchères concerne la surreprésentation du bloc cranio-facial au sein des restes humains (près de 50 %) dont le taux de fragmentation est considérable et les stries de découpe très importantes là où il n’y a pas de viande à détacher. L’acharnement à faire disparaître le visage des individus en s’attaquant aux muscles cutanés faciaux interroge sur les rapports sociaux et idéels entretenus entre ceux qui « agissent » et ceux qui « subissent ». On peut alors aisément imaginer qu’il existe une origine sociale ou géographique ou encore ethnique différente entre ces deux ensembles communautaires. Mais, en l’absence d’études isotopiques du strontium et de l’oxygène, il est difficile de le démontrer et il ne tient qu’à cette volonté affichée de gommer les traits humains des visages pour nous amener à envisager la consommation d’individus extérieurs à la communauté.

Enfin, la position géographique d’Escalles constitue un problème pour une attribution culturelle sans discussion dans un secteur où les sites sont peu nombreux. La culture matérielle présente des affinités avec les ensembles Michelsberg, Chasséen et Spiere selon les mobiliers étudiés. Les savoir-faire techniques et la typologie de la céramique sont plus proches de ceux du groupe de Spiere ; la composition de l’outillage en silex correspond à ce qui est observé dans le Chasséen septentrional et dans le Spiere, l’industrie en grès se rapprocherait plus volontiers des productions du Michelsberg tout comme l’industrie sur matières dures animales. La parure en fluorite, représentée par deux perles à Escalles, serait, quant à elle, issue d’ateliers situés dans l’aire du Michelsberg belge.

La mixité des influences suggère donc un « monde interconnecté » au sein duquel chaque groupe ou chaque implantation possède une identité particulière. Les circuits de diffusion empruntés par des productions spécifiques relèvent de cette perméabilité entre les groupes et des liens plus ou moins forts (de parenté ?) entretenus entre eux. Finalement, chaque groupe présente un ancrage territorial fort au cœur de sa propre sphère d’influence qui, au contact avec les autres groupes, cultive des échanges de biens valorisés.