Tribune – L’archéologie, ce n’est pas « creuser un trou pour un trou ».

17 avril 2024 par ROLLAND Joelle
Le 5 avril dernier, la ministre de la Culture, Madame Rachida Dati, a annoncé sa volonté de réformer la réglementation de l’archéologie préventive. En réponse, plusieurs membres de notre UMR ont co-signé une tribune dans Le Monde du 14 avril que nous republions ici.

Une émission de France Info   et un article dans Archéologia ont également été publiés à ce sujet.

«L’archéologie, ce n’est pas « creuser un trou pour un trou ».

N’enterrons pas l’archéologie préventive (bis) ! En avril 2003, sous ce même titre dû au regretté Yves Coppens, dans une semblable tribune du journal Le Monde, les professeurs d’archéologie au Collège de France avaient fait part de leur vive émotion devant la remise en cause, à peine votée, de la loi du 17 janvier 2001.

Attendue depuis des décennies et près de dix ans après la signature de la Convention européenne de Malte intimant à tous les pays européens de protéger leur patrimoine archéologique, cette loi faisait désormais obligation aux constructeurs de financer les éventuelles fouilles archéologiques nécessaires avant aménagement. Pendant longtemps en effet, les sauvetages archéologiques de dernière minute ne reposaient que sur la bonne volonté d’archéologues bénévoles et de maigres crédits publics. Tout le premier réseau autoroutier s’est construit sans aucune fouille préalable, alors qu’on découvre en moyenne un site important tous les kilomètres lors des nouveaux tracés. Et si à partir des années 1990 certains aménageurs, devant la pression de l’opinion publique, commençaient à financer de telles fouilles, il n’existait aucune obligation légale.

La loi de 2001 prévoit que désormais, si les services archéologiques du ministère de la Culture en région, au sein des Directions régionales des affaires culturelles (DRAC), estiment qu’un aménagement risque de toucher un site archéologique, ils prescrivent des sondages, ou diagnostics, préliminaires. De tels sondages ne peuvent être exécutés, pour être certain de leur objectivité, que par des services publics : soit la soixantaine de services archéologiques de collectivités (villes, communautés d’agglomération, départements), soit l’Institut national de recherches archéologiques [Inrap].

Des sondages ne sont néanmoins prescrits que sur un quart des quelque 50.000 hectares aménagés (ou artificialisés) chaque année pour des travaux divers, constructions, voies de communication, carrières, etc. – soit la surface d’un département tous les dix ans. On estime entre 5 à 10 millions le nombre de sites de toutes périodes – la France étant occupée par des humains depuis au moins un million d’années –, dont un certain nombre déjà détruits. Au vu des sondages, de véritables fouilles ne sont prescrites que dans un quart des cas, donc seules 6% à 7% des opérations d’aménagement sont en fait concernées par des fouilles préventives – leur coût étant pris en charge par l’État pour les particuliers construisant pour eux-mêmes ou les petits aménageurs.

Ces fouilles sont réalisées, après appel d’offre de l’aménageur, par l’Inrap, des services de collectivités, des entreprises privées ou des associations agréées, et leur coût ne dépasse pas en général 1% à 2% du budget total de l’aménagement.

Aussi, c’est avec stupéfaction que les archéologues et historiens soussignés ont pris connaissance des déclarations de la ministre de la Culture les 4 et 5 avril 2024, à la fois sur le réseau social X et lors d’un entretien avec le journal Le Parisien.

Déclarations paradoxales

À l’occasion de la restauration du château de Dampierre dans les Yvelines par un propriétaire privé, opération qui a nécessité des fouilles ponctuelles comme il est normal, la ministre a trouvé visiblement de telles fouilles inutiles, affirmant : « qu’il ne faut pas faire des fouilles pour se faire plaisir » et qu’elle préférait « mettre de l’argent dans la restauration du patrimoine plutôt que de creuser un trou pour un trou ». Et de préciser sur X qu’elle souhaitait que ne soient retenues que les prescriptions archéologiques indispensables, que soient possibles des dérogations pour les prescriptions archéologiques et que soient adaptées les normes DOE au bâti ancien

Il est difficile de ne pas voir chez la ministre une profonde méconnaissance, et de la législation, et des problèmes de l’archéologie préventive – même si cette attitude tient sans doute à son arrivée récente à la tête de ce ministère. Cette méconnaissance est néanmoins douloureusement vécue par les propres agents de son ministère, attentifs à ne prescrire que les diagnostics archéologiques qui le méritent, mais aussi par les archéologues qui, par tous les temps et dans des délais très restreints, œuvrent pour la préservation de notre patrimoine. D’autant qu’à Dampierre les fouilles, qui n’ont pas dépassé 1% du budget total de la restauration, ont révélé jardins et bassins disparus, permettant par là-même leur reconstitution.

De telles déclarations sont paradoxales, à l’heure où le pouvoir politique ne cesse de manifester son intérêt pour le rappel des grands moments de notre histoire et où l’intérêt de nos concitoyens pour l’archéologie en cesse de croître, comme le montrent les quelque 200.000 visiteurs qui se pressent, chaque mois de juin, pendant un weekend consacré aux Journées européennes de l’archéologie. C’est parce qu’il y a une archéologie préventive en France que nous exhumons chaque année de nouveaux sites patrimoniaux, et c’est grâce à ce patrimoine que la France demeure la première destination touristique au monde, ce dont bénéficie toute l’économie du pays. Espérons que des éclaircissements ne tarderont pas.

Signataires :

  • Françoise Bostyn, professeure à l’université de Paris I
  • Jean-Paul Demoule, professeur émérite à l’université de Paris I
  • Henri Duday, directeur de recherche honoraire au CNRS
  • François-Xavier Fauvelle, professeur au Collège de France
  • François Giligny, professeur à l’université de Paris I
  • Jean Guilaine, professeur au Collège de France, membre de l’Institut
  • Jean-Jacques Hublin, professeur au Collège de France
  • Sophie Krausz, professeure à l’université de Paris I
  • Philippe Lefranc, professeur à l’université de Strasbourg
  • Olivier Lemercier, professeur à l’Université de Montpellier Paul Valery
  • Catherine Perlès, professeure émérite à l’université de Paris Nanterre
  • Mathieu Poux, professeur à l’université Lumière Lyon 2
  • John Scheid, professeur émérite au Collège de France, membre de l’Institut
  • Alain Schnapp, professeur émérite à l’université de Paris I
  • Laurence Tranoy, maîtresse de conférence à l’université de La Rochelle