Archéologies du passé au présent

Ce dernier thème de recherche porte sur deux axes distincts mais intimement liés. Le premier, « Trajectoires socio-culturelles », s’intéresse aux questions des dynamiques et des changements sociétaux sur la longue durée dont l’approche est renouvelée par l’exploitation croisée et multi-scalaire de nouvelles bases de données. Le second, « Politiques et patrimoine », porte sur des questions émergentes autour de l’évolution de la discipline (législation, champ d’application, patrimoine).

Ce thème sera au cœur de l’EUR ArChal (Archaeology in the present: global challenges in the light of the past) portée par l’Université Paris 1 (2020-2028).

1. Trajectoires socio-culturelles

La définition des « cultures » et de leurs évolutions selon une chronologie de plus en plus fine est au centre du travail des archéologues. Elles constituent un préalable indispensable à la mise en évidence de véritables trajectoires, en se confrontant à l’anthropologie biologique et sociale, à l’histoire ou encore à la linguistique. Elles définissent aussi plus ou moins implicitement des ethnies ou des peuples, souvent récupérés au nom des identités nationales. L’élaboration de ces constructions permet de retracer des mouvements migratoires, des dynamiques de réseaux et de frontières, des interactions sociales, bref des processus qui ont conduit à des transformations majeures des sociétés jusqu’à l’émergence des formes d’État.

Les questions touchant aux processus de néolithisation (ANR Homes, ANR Cross-Channel, GDRI Caucase), d’émergence des hiérarchies sociales ou de la formation de l’État sont ici centrales. Et l’on sait bien qu’il n’y a pas toujours d’irréversibilité dans ces processus. Si des inégalités sociales sont mises en lumière au cours du Néolithique européen, elles ne semblent pas toujours définitives ni pérennes. Ainsi alternent, à partir du 5e millénaire, des périodes marquées par l’émergence de sites monumentaux (enceintes, sanctuaires) ou des modes d’inhumation ostentatoires (mégalithes, tumuli, tombes à char, etc.) et des périodes où ils le sont beaucoup moins. Ces « effondrements » (collapses) concernent également les formes d’habitat, depuis les mégasites chalcolithiques de Moldavie et d’Ukraine jusqu’aux résidences princières celtiques de la fin du Hallstatt (6e siècle) ou aux agglomérations gauloises et lucaniennes. Les causes en sont multiples, et pas seulement environnementales ou climatiques, et sont aussi à chercher dans les tensions sociales, les conflits et les structures politiques et religieuses sous-jacentes. De ce point de vue, l’émergence de la cité grecque (polis), d’ordinaire considérée au sein d’une archéologie classique enracinée dans les textes, peut offrir un point d’aboutissement aux réflexions engagées sur les sociétés protohistoriques. Loin d’être le modèle des sociétés étatiques modernes, elle apparaît au contraire comme le résultat d’un processus social d’inclusion et d’exclusion engagé dès l’effondrement des palais mycéniens vers 1200 avant J.-C.

Les questions de trajectoires socio-culturelles ne peuvent faire l’impasse sur les processus archéologiquement visibles que sont les rythmes différentiels de l’ostentation funéraire et l’émergence d’individus. Ces derniers posent évidement la question de leur statut, de leur rôle dans ces sociétés et donc, en miroir, de leur identité. Aujourd’hui, il paraît inenvisageable d’aborder ces problématiques sans celle du genre en archéologie, et les problématiques de genre ne peuvent faire l’impasse sur les questions de hiérarchie et de statut. Ainsi, le décryptage des mécanismes ostentatoires passe notamment par une lecture genrée des données qui fait ressortir à l’échelle européenne des rythmes très particuliers d’émergence du féminin, rythmes qui dépassent largement le monde européen mais se retrouvent dans des dynamiques similaires dans le monde méditerranéen (du monde argarique, en passant par l’Étrurie et jusqu’au cœur du monde minoen).

La comparaison avec les sociétés protohistoriques européennes s’impose ici comme une voie de recherche originale, qui met en valeur le rôle joué par les nécropoles et les sanctuaires, mais aussi par le comportement des individus, dans la construction des communautés humaines de l’archaïsme grec.

2. Politiques et patrimoine

Thématique émergente depuis plusieurs années, la nécessité de prendre en compte les dimensions politiques, épistémologiques et historiographiques de l’archéologie ne fera qu’augmenter dans les années à venir. Alors même que le patrimoine archéologique fait l’objet de pressions commerciales et d’un certain désengagement des pouvoirs publics, en France et dans le monde, on voit augmenter son importance identitaire et ses implications économiques. Rappelons ici que la Convention de Faro (2005) défend une vision plus large du patrimoine et de ses relations avec les communautés et la société, encourageant à prendre conscience que l’importance du patrimoine culturel tient moins aux objets et aux lieux qu’aux significations et aux usages que les gens leur attachent et aux valeurs qu’ils représentent.

Les quatre axes de recherche qui se dégagent dans cette thématique portent sur :

– La pertinence de l’historiographie de la discipline pour son présent et son avenir aussi bien à l’échelle nationale qu’européenne. On ne peut détacher une science de son contexte historique. Le retour des explications climatiques par exemple, après les deux décennies « postmodernes » n’est pas sans liens avec la montée des angoisses écologiques.

– Le déploiement d’une démarche archéologique sur le passé contemporain (XXe siècle). Il touche aussi bien aux guerres, aux catastrophes qu’à la création artistique, ou encore à l’environnement par l’artificialisation du paysage, les centres urbains par la densification de l’habitat et la disparition d’un urbanisme récent (dont les quartiers populaires sont les plus touchés) ainsi qu’à certaines structures industrielles. Dans la mesure où l’archéologie peut être définie comme l’étude des sociétés humaines à travers leurs vestiges matériels, il n’est pas de limite chronologique à ses approches, comme le montre l’archéologie des poubelles. C’est pourquoi l’archéologie a été directement requise dans l’analyse des charniers contemporains, aussi bien pour identifier les victimes que pour juger les coupables. L’intérêt récent des artistes pour l’archéologie se place également comme une réflexion sur le devenir de nos sociétés et sur les effondrements de celles du passé, qui permettent des collaborations concrètes avec notre unité. Plus spécifiquement, dans le cadre d’une implication du laboratoire dans l’alliance européenne UNA Europa, dont le patrimoine culturel est l’un des thèmes centraux, nous nous attacherons au patrimoine archéologique universitaire (projet PHOENIX). Enfin, la constitution du patrimoine lucanien à l’échelle mondiale fait également partie du projet sur la Lucanie antique.

– Les opportunités et les limites de la médiation culturelle et de l’archéologie publique. L’archéologie préventive n’a pu se développer que grâce à un intérêt croissant des opinions publiques pour le passé, dans un moment d’interrogation, sinon d’angoisse sur l’avenir. C’est donc un devoir des archéologues de diffuser de manière accessible, non seulement le résultat de leurs recherches, mais aussi les réflexions historiques auxquelles elles peuvent mener. Mais cet intérêt est à double tranchant, dans la mesure où il peut être manipulé à des fins nationalistes et populistes. Archéologues et historiens ont donc une lourde responsabilité quant à l’exploitation de leurs travaux, dont les chercheurs de l’unité sont conscients et qu’ils tentent d’expliciter (développement de la CSTI). De ce point de vue, une réflexion sera menée sur la notion d’« archéologie durable » (sustainable archaeology), qui émerge dans le monde anglo-saxon et scandinave, mais aussi en Espagne et en Italie. Celle-ci vise à replacer l’attention sur les biens culturels vers les personnes, leur rapport au patrimoine culturel et à l’environnement, en faisant de la valorisation patrimoniale un enjeu même de la recherche archéologique (notamment à travers le chantier de Pietragalla).

– Les enjeux législatifs et gestionnaires du patrimoine archéologique, du local au mondial. Outre les questions touchant aux humanités numériques, les chercheurs de l’unité participent à plusieurs réseaux de réflexion sur l’organisation et les réglementations de l’archéologie préventive, notamment dans le cadre de la European Association of Archaeologists (EAA), du World Archaeological Congress (WAC) ou de l’ICAHM-ICOMOS (UNESCO). Malgré plusieurs conventions internationales, l’érosion du patrimoine archéologique ne cesse de s’accélérer, tandis que les législations sont parfois en retard, quand elles ne régressent pas.